vendredi, 03 juin 2011
Manques de formes
La Victime, ruinée, couvre l'avoué roux d'un tas de coups de revolver, n'ayant pas d'autre arme sous sa main.
Envoi des clercs. On interroge ce client.
« Ça et ça ?
— Ça et ça.
— Alors pourquoi n'avoir pas tué votre femme, cause de tout, au lieu de Me Untel qui ne fut que son agent ?
— Parce qu'on ne fusille pas de la merde. »
Par un de ces hasards qui arrivent rarement, la Victime s'est évadée du Dépôt des Condamnés et a tué sa femme je ne sais pas avec quoi. Comme on lui rappelle son dernier propos touchant son avant-dernier crime, propos qui infirmait d'avance toute apologie du crime récent :
« Je me trompais alors, dit-il en tendant ses poings aux menottes. J'ai réfléchi depuis. Il faut que tout le monde meure. »
_-_-_
Paul Verlaine.
Les Mémoires d'un veuf.
> Verlaine et la tentation de la prose - M. Michel Décaudin - Cahiers de l'Association internationale des études françaises - Année 1991 - Volume 43 - Numéro 43 pp. 271-279
L'ouvrage paraît en 1886, mais il est composé de textes dont la rédaction s'étale sur vingt ans, les premiers datants de 1867.
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samedi, 12 mars 2011
Bienfaits
Je ne reconnais pour vrais bienfaits que ceux qui peuvent contribuer à mon bonheur et c’est pour ceux-là que je suis pénétré de reconnaissance ; mais certainement l’argent et les dons n’y contribuent pas, et quand je cède aux longues importunités d’une offre cent fois réitérée, c’est plutôt un malaise dont je me charge pour acquérir le repos qu’un avantage que je me procure. De quelque prix que soit un présent offert et quoi qu’il en coûte à celui qui l’offre, comme il me coûte encore plus à recevoir, c’est celui dont il vient qui m’est redevable, c’est à lui de n’être pas un ingrat ; cela suppose, il est vrai, que ma pauvreté ne m’est point onéreuse et que je ne vais point à la quête des bienfaiteurs et des bienfaits ; ces sentiments que j’ai toujours hautement professés témoigneront ce qu’il en est. Quant à la véritable amitié, c’est tout autre chose. Qu’importe qu’un des deux amis donne ou reçoive, et que les biens communs passent d’une main dans l’autre, on se souvient qu’on s’est aimés et tout est dit, on peut oublier tout le reste. J’avoue qu’un pareil principe est assez commode quand on est pauvre et qu’on a des amis riches. Mais il y a cette différence entre mes amis riches et pauvres, que les premiers m’ont recherché et que j’ai recherché les autres. C’est aux premiers à me faire oublier leur opulence. Pourquoi fuirais-je un ami dans l’opulence tant qu’il sait me la faire oublier, ne suffit-il pas que je lui échappe à l’instant que je m’en souviens ?
Jean-Jacques Rousseau - Mon portrait
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jeudi, 17 février 2011
« Ceci tuera cela ! »
Paris, 20 avril. 1898
Voici un simple fait divers que je copie dans toute sa simplicité et que je livre aux réflexions du public : “ Un jeune homme d'une vingtaine d'années qui, avant hier, passait à bicyclette sur le boulevard Gouvion Saint-Cyr, a été écrasé par une voiture automobile. Le cadavre a été transporté à la morgue”.
Vous vous souvenez du fameux chapitre de Notre Dame de Paris, où Claude Frollo, songeant au livre qui sera créé par l'imprimerie, et à l'œuvre de pierre qui a été pour le moyen âge la cathédrale, s'écrie :
— Ceci tuera cela !...
Ces mots s'appliquent cruellement à ce cas. Oui, ceci tuera cela : l'automobile tuera la bicyclette. Le malheur est qu'elle tue aussi le bicycliste. On ne songe pas assez qu'en multipliant les machineries à locomotion, on fait de nos rues, de nos avenues et de nos boulevards autant de voies ferrées où évoluent des trains en miniature, avec leurs locomotives. Tramways à vapeur, à électricité, tricycles à pétrole, automobiles, autant de dangers de tamponnement, de renversement, d'explosion. Et si vous voulez vous donner la peine de multiplier le chiffre des accidents sur une ligne de chemin de fer, où il y a surveillance, par le nombre des trains qui est limité, et de faire la même opération pour les véhicules mécaniques qui circulent en un jour dans Paris, vous serez épouvanté.
Marcel Schwob- Lettres parisiennes - 1898
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"Alfred Jarry possédait une bicyclette Clément Luxe 96 Course sur piste achetée pour 525 francs en novembre 1896 à monsieur Jules Trochon de Laval.
Cette bicylette ne fut jamais payée, malgré plusieurs sommations d'huissiers. Le 27 Avril 1907 (plus de 10 ans après, donc, et 6 mois avant la mort de Jarry) Trochon réclame toujours son dû." ( la Folle pensée)
11:41 Publié dans / Schwob, B | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : schwob, journal, bicyclette, vélo, voiture, jarry
jeudi, 13 janvier 2011
La canne de M. de Balzac
On donnait Robert le Diable ce jour-là. Tancrède alla se placer à une stalle de l'orchestre; mais à peine il était assis, qu'un objet étrange attira ses regards.
Sur le devant d'une loge d'avant-scène se pavanait une canne. —Était-ce bien une canne? Quelle énorme canne ! à quel géant appartient cette grosse canne ?
Sans doute c'est la canne colossale d'une statue colossale de M. de Voltaire. Quel audacieux s'est arrogé le droit de la porter?
Tancrède prit sa lorgnette et se mit à étudier cette canne-monstre.—Cette expression est reçue: nous avons eu le concert-monstre, le procès-monstre, le budget-monstre.
Tancrède aperçut alors au front de cette sorte de massue, des turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses; et derrière tout cela, deux grands yeux noirs plus brillants que les pierreries.
La toile se leva; le second acte commença, et l'homme—qui appartenait à cette canne—s'avança pour regarder la scène.
— Pardon, monsieur, dit Tancrède à son voisin; oserais-je vous demander le nom de ce monsieur qui porte de si longs cheveux?
— C'est M. de Balzac.
— Lequel ? l'auteur de la Physiologie du Mariage ?
— L'auteur de la Peau de Chagrin, d'Eugénie Grandet, du Père Goriot.
— Ah ! Monsieur, je vous remercie mille fois.
Tancrède se mit de nouveau à lorgner M. de Balzac et sa canne.
Mais cette canne le préoccupait.
— Comment, se disait-il, un homme aussi spirituel a-t-il une si vilaine canne?—Peut-être contient-elle un parapluie; il y a un mystère là-dessous.
La Canne de M. de Balzac, Mme Émile de Girardin
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A partir de 1834, Balzac exhiba une canne en jonc dont la monture à " ébullition de turquoises" ( très féminines) et " à pomme d'or ciselée " fut commandée à l'orfèvre et joaillier parisien, Lecointe. Selon Octave mirbeau, " il disait – le dindon – que la pomme avait été ciselée dans l'or fondu des bracelets de ses amies..."
Ce bâton de maréchal littéraire en agaça plus d'un. En 1835, il écrit à Madame Hanska : " Vous ne sauriez imaginez quel succès a eu ma Canne, ce bijou qui menace d’être européen. Revenu d’Italie, Borget me contait en riant, qu’en en parlait à Naples et à Rome. Tout le dandysme de Paris en a été jaloux. Pardonnez-moi, mais il paraît que ce sera matière à biographie ! "
16:34 Publié dans / Emile de Giradin, B, C | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : canne, balzac
Lit de souffrance
On ne devinerait guère sur quel lit est mort Béranger. Il est mort sur le lit de travail articulé, où l'Impératrice est accouchée du Prince impérial, lit que les Tuileries ont offert à l'agonie du chansonnier du grand Empereur.
Mémoires
Edmond de Goncourt
14:51 Publié dans / Goncourt, L, M | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Jambe de bois fantôme

"... Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins.
Toutes les traditions du château, voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un chat noir ".
Mémoires d'Outre-tombe - T1
François-René de Chateaubriand
14:39 Publié dans / Chateaubriand, C, J | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mÉmoires d'outre-tombe, jambe de boisn, chat
mardi, 20 avril 2010
Bonne compagnie
Au mois de novembre 1776, je pris la diligence de Lyon, pour revenir à Paris. Nous étions huit dans la voiture, un Bénédictin, un Comédien, deux Actrices, un Avocat, un Négociant, un Je-ne-sais-quoi, & Moi; sans compter un Singe, six Chiens, trois Perroquets, deux Perruches, un Angola
Le Bénédifcin était le plus grand consommateur de tabac d'Espagne qu'il y ait en Europe, le meilleur gourmet, & le plus fin connaisseur en bons morceaux. Celle des deux Actrices qui faisait les Reines, était aussi libertine que la-R**, à qui elle ressemblait pour la figure, au point que je l'avais d'abord prise pour elle, & aussi méchante que la-S**: la Soubrette était sérieuse , mélancolique, réglée dans ses discours, & presqu'aussi aimable que la délicate Fannier : l'Acteur était un Tragédien aussi bel-homme que P—il, & jouant aussi mal , d'une fatuité , d'une insolence qui pourrait, mais qui ne doit pas se comparer à celle de... L'Avocat, que je reconnus, malgré son travestissement, était un Homme célèbre, que je n'estime guère, & que j'aime encore moins, haï, persécuté, persécuteur, calomniateur même. Le Négociant était un bon-homme, fort-riche , très-simple, buvant bien , mangeant bien, dormant encore mieux, ronflant comme quatre , Se prenant presqu'autant de tabac que le Bénédictin, avec lequel il s' entretenait des choses d'ici-bas. Le Je-ne-sais-quoi était un Homme ni vieux ni jeune, ni beau ni laid, ni gras ni maigre, ni grand ni petit, qui ne paraissait ni riche ni pauvre, ni spirituel ni sot, qui ne parlait ni trop, ni trop-peu, qui mangeait de tout, était de tout accord, & dont toutes les actions annonçaient qu'il n'aimait ni ne haïssait rien au monde.
Reste Moi. Ce Moi est un Original trop singulier pour n'en pas dire un mot. Qu'on se représente un petit-Homme, qui se tient si gauchement, qu'il paraît contrefait ; dont l'air triste & rêveur, la tête enfoncée entre deux hautes épaules, la démarche vague & indéterminée représentent assez au naturel un Acéphale de la Guyane (*); qui seul, comme en société, s'entretient avec ses pensées , au point d'éclater de rire, de crier , de pleurer, sans que la Compagnie puisse se douter du sujet ; timide, & brutal à l'excès ; aimant le plaisir, & dédaignant par orgueil les Objets qui peuvent le procurer ; prêchant la tolérance & ne pouvant souffrir la plus légère contradiction, &c. &c. &c. Voilà mon portrait non-flatté, au-bas duquel quelqu'un pourrait mettre L—g—t, mais je déclare que ce n'est pas moi...
( * ) Hommes d'Amérique dont parle Cortal, page 58 de ses Voyages, qui ont la tête dans 1a poitrine.

Restif de la Bretonne.
La Découverte Australe par un Homme-Volant, ou le Dédale français; nouvelle philosophique.
Livre premier - " Un étrange interlocuteur."
16:57 Publié dans / Restif de la Bretonne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : restif de la bretonne, la découverte australe, le dédale français, un étrange interlocuteur

