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jeudi, 05 janvier 2017

Retard annoncé.

"Comment, déjà 5 heures du matin ! Comme l'heure marche vite. Jamais je n'aurai le temps de préparer ma toilette tout à l'heure pour le train de 10 heures."

 

Thomas Raucat, L'honorable partie de campagne

11:33 Publié dans P/Q/R | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : thomas raucat, heure

dimanche, 28 août 2016

Vivant Denon en Egypte

Vivant Denon

Suite de la Description de la Haute Égypte. - Beautés de la Nature. - Conjectures sur le Lac Moeris. - Pyramide d'Hilahoun. (Voyages dans la basse et la haute Égypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799.)

obelisque, Héliopolis,D'abord après le départ de Desaix, nous allâmes faire des reconnaissances, et une tournée pour la levée des contributions : nous visitâmes les villages qui avoisinent l'embouchure du Faïoum, à une demi lieue à l'ouest de Bénésouef ; nous passâmes le canal ; et, après deux heures de marche, nous arrivâmes à Davalta, beau village, c'est-à-dire beau paysage ; car en Égypte, lorsque la nature est belle, elle est admirable en dépit de tout ce que les hommes y ajoutent, et n'en déplaise aux détracteurs de Savary qui se mettent en fureur contre ses riantes descriptions. Il faut cependant convenir que sans industrie la nature ici crée d'elle-même des bocages de palmiers, sous lesquels se marient l'oranger, le sycomore, l'oponcia, le bananier, l'acacia, et le grenadier ; que ces arbres, formant des groupes du plus beau mélange de feuillage et de verdure ; que lorsque ces bosquets sont entourés à perte de vue par les champs couverts de doura déjà mûr, de cannes à sucre prêtes à être recueillies, de champs de blés, de lin, et de trèfles, qui tapissent de velours vert les gerçures du sol à mesure que l'inondation se retire ; lorsque, dans les mois de notre hiver, on a sous les yeux ce brillant tableau des richesses du printemps qui annonce déjà l'abondance de l'été ; il faut bien dire avec ce voyageur que l'Égypte est le pays que la nature a le plus miraculeusement organisé, et qu'il ne lui manque que des collines ombragées d'où couleraient des ruisseaux, un gouvernement qui rendrait sa population industrieuse, et l'éloignement des Bédouins, pour en faire le plus beau et le meilleur de tous les pays.

En traversant la riche contrée que je viens de décrire, où l’œil découvre vingt villages à la fois, nous arrivâmes à Dindyra, où nous nous arrêtâmes pour coucher. La pyramide d'Hilahoun, située à l'entrée du Faïoum, semble de là une forteresse élevée pour la commander. Serait-ce la pyramide de Mendes ? Le canal de Bathen, qui y aboutit, n'est-il pas le Moeris creusé de mains d'hommes, ainsi que le croient Hérodote et Diodore ? car le lac de Birket-êl-Kerun, qui est le Moeris de Strabon et de Ptolémée ne peut jamais être regardé que comme l'ouvrage de la nature. Quelque accoutumés que nous soyons aux travaux gigantesques des Égyptiens, nous ne pourrions nous persuader qu'ils eussent creusé un lac comme celui de Genève. Tout ce que les historiens et les géographes anciens ont dit du lac de Moeris est équivoque et obscur : on voit évidemment que ce qu'ils en ont écrit leur a été dicté par ces collèges de prêtres, toujours jaloux de tout ce qui regardait leur pays, et qui auront jeté d'autant plus facilement un voile mystérieux sur cette province qu'elle était écartée de la route ordinaire ; et de là sont venus ce lac creusé de trois cents pieds de profondeur, cette pyramide élevée au milieu, ce fameux labyrinthe, ce palais des cent chambres, ce palais pour nourrir des crocodiles, enfin tout ce qu'il y a de plus fabuleux dans l'histoire des hommes, et tout ce qui nous reste d'incroyable dans celle de l'Égypte. Mais, à l'aspect de ce qui existe, on trouve qu'effectivement il y a un canal, qui est celui de Bathen, et qui était encore sous l'eau de l'inondation lorsqu'à plusieurs reprises nous nous en sommes approchés ; que la pyramide d'Hilahoun peut être celle de Mendes, qui aurait été bâtie à l'extrémité de ce canal, qui serait le Moeris ; que le lac Birket-êl-Kerun n'est qu'un dépôt d'eau qui a dû toujours exister, et dont le bassin aura été donné par le mouvement du sol, entretenu et renouvelé chaque année de l'excédent du débordement qui arrose le Faïoum ; les eaux en seront devenues saumâtres à l'époque où le Nil aura cessé de couler par la vallée du fleuve sans eau.

Les preuves de ce système sont les formes locales, l'existence du lit d'un fleuve prolongé jusqu'à la mer, ses dépositions et ses incrustations, la profondeur du lac, son extension, sa masse appuyée au nord à une chaîne escarpée, qui court de l'est à l'ouest, et dérive au nord-ouest pour suivre en s'abaissant jusqu'à la vallée du fleuve sans eau ; enfin les lacs de natron, et, plus que tout cela, la chaîne au nord de la pyramide qui ferme l'entrée de la vallée, coupée à pic, comme presque toutes les montagnes dont le courant du Nil s'approche encore aujourd'hui, ornant aux yeux l'aspect d'un fleuve à sec et de ses destructions.

Les ruines que l'on trouve près de la ville de Faïoum sont sans doute celles d'Arsinoé : je ne les ai pas vues, non plus que celles qui sont à la pointe occidentale du lac, près du village de Kasr-Kerun ; mais on m'en a fait voir le plan, et il n'offre que quelques chambres, avec un portique décoré de quelques hiéroglyphes.

La pyramide d'Hilahoun, la plus délabrée de toutes les pyramides que j'aie vues, est aussi celle qui avait été bâtie avec le moins de magnificence ; sa construction est composée de masses de pierres calcaires, qui servent de noyau à un monceau de briques non cuites : cette frêle construction, ancienne peut-être que les pyramides de Memphis, existe cependant encore, tant le climat de l'Égypte est favorable aux monuments ; ce qui serait dévoré par quelques uns de nos hivers résiste victorieusement ici au poids destructeur d'une masse de siècles.

Aventure arrivée à l'Auteur.

Il est des heures malencontreuses où tous les mouvements que l'on fait sont suivis d'un danger ou d'un accident. Comme je revenais de cette tournée pour rentrer à Bénésouef, le général me charge d'aller porter un ordre à la tête de la colonne : je me mets au galop ; un soldat qui marchait hors des rangs m'entend venir, se tourne à gauche comme je passais à sa droite, et par ce mouvement me présente sa baïonnette que je n'ai plus le temps d'éviter, et dont le coup me soulève de ma selle, et le contrecoup jette le soldat par terre : voilà un savant de moins, dit-il en tombant ; car pour nos soldats en Égypte tout ce qui n'était point militaire était savant : quelques piastres que j'avais dans la petite poche de la doublure de mon habit m'avaient servi de bouclier ; j'en fus quitte pour un habit déchiré. Arrivé à la tête de la colonne, j'y trouve l'aide de camp Rapp : nous étions bien montés, le pas de nos chevaux avait devancé l'infanterie ; c'était à la tombée du jour ; plus on approche du tropique et moins il y a de crépuscule, le soleil plongeant perpendiculairement sous l'horizon, l'obscurité suit immédiatement ses derniers rayons. Les Bédouins infestaient la campagne ; nous apercevons quelques points dans la plaine qui était immense ; Rapp me dit, nous sommes mal ici, regagnons la colonne, ou franchissons l'espace, et arrivons à Bénésouef. Je savais que le parti le plus hardi était celui que préférait mon compagnon : j'accepte le dernier ; nous piquons des deux, et bravons les Bédouins, dont c'était l'heure de la chasse : la course était longue ; nous doublons le mouvement ; mon cheval s'échauffe, et m'emporte ; la nuit arrive, elle était noire lorsque je me trouve sous les retranchements de Bénésouef.

Je crois pouvoir tenir la même route que le matin ; mon cheval bronche, je le relève d'un coup d'éperon ; il saute un fossé qu'on avait fait dans la journée, et je me trouve de l'autre côté, le nez contre une palissade, sans pouvoir avancer ni reculer. Pendant ce temps la sentinelle avait crié, je n'avais pas entendu ; elle tire, j'appelle en français ; elle me demande ce que je fais là, me gronde, me renvoie ; et voilà le maladroit ou le savant avec un coup de baïonnette, un coup de fusil, querellé, et ramené chez lui comme un écolier sorti sans permission de son collège.

 

> Site Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k28861q

> Site Archives.org : https://archive.org/details/voyagedanslabas00denogoog

La solitude dans la nature - Chateaubriand

François-René Chateaubriand (1768-1848)
René (1802)
 
220px-Anne-Louis_Girodet-Trioson_006.jpgLa solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon coeur, comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.

Toutefois cet état de calme et de trouble, d'indigence et de richesse, n'était pas sans quelques charmes: un jour je m'étais amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite, ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes, à chaque accident qui menaçait les débris de mon rameau. Ô faiblesse des mortels! Ô enfance du cœur humain qui ne vieillit jamais ! Voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule.

Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives, que j'éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre.

L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes: j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays, le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.

Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards ; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur ; mais une voix du ciel semblait me dire: «Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande.»

Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.

 

dimanche, 05 juin 2016

Portraits : Maupassant, Nadar et Massenet par Léon Daudet

Maupassant

La carrière littéraire de Maupassant se limita à une décennie — de 1880 à 1890 — avant qu’il ne sombre dans la folie et ne meure peu avant ses quarante-trois ans.

220px-Maupassant_2.jpgBien qu’en dehors des Soirées de Médan, où figurait sa Boule de Suif, il fût peu édité chez Charpentier, Maupassant venait rue de Grenelle. Il était alors de traits réguliers, brun, assez gras, lourd d’esprit comme un campagnard et généralement silencieux. Il ne souffrait pas encore de cette misanthropie, coupée de crises de snobisme, que déchaîna chez lui, quelque temps plus tard, la paralysie générale. Mais déjà il se frottait aux médecins comme à de merveilleux thaumaturges. Il les questionnait longuement dans les embrasures de portes et dans les antichambres. C’était le temps du « document humain ». On disait : « Guy — tout le monde l’appelait Guy — est très consciencieux. Il se renseigne quant à certains cas pathologiques qui seront dans son prochain roman. » Il courait sur lui mainte anecdote scabreuse ou bizarre, et j’ai toujours pensé que son détraquement cérébral avait débuté beaucoup plus tôt qu’on ne l’avait cru. Il canotait, jouait les Hercule, affectait un profond mépris pour ces lettres qui le faisaient vivre et lui donnaient la célébrité.

(...) On distinguait dès cette époque et à l’œil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. Ils ont évolué depuis séparément, les deux premiers ayant tendance à s’absorber dans le troisième. Mais, avec la malveillance naturelle à la jeunesse, c’était surtout l’imbécile qui nous frappait par sa fatuité. Je n’ai nullement été surpris d’apprendre par la suite que les femmes, et les plus sottes et les plus vaines, le faisaient tourner en bourrique. Il appelait par ses prétentions les mauvaises farces et ces taquineries cruelles des salonnards et salonnardes dont on raconte ensuite, en exagérant, qu’elles ont causé la perte de leur victime. Il était prêt pour de charmants bourreaux. Je lui en ai connu de délicieux, mais qui abusèrent de son insupportable affectation de virilité pour le déchiqueter sans merci. Belle série pour un peintre comme Hogarth, ayant le sens de la progression dans le pire, que cette vie à étapes de plus en plus noires, allant du salon au cabanon !

> Léon Daudet, Fantômes et vivants in Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux -Nouvelle Librairie Nationale, 1920 -  

 

Nadar

h2_1991.1198.jpgEn première ligne, le vieux et bon Nadar, — presque inconnu sous son véritable nom de Tournachon, — notre voisin de l’Ermitage, en pleine forêt de Sénart. Qui nous aurait dit que ce bois paisible, où l’on allait goûter en famille et déjeuner sur l’herbe, redeviendrait un repaire de bandits comme au temps du Courrier de Lyon ! L’Ermitage lui-même consistait en un semblant de ruine recouverte par un cabaret et un peu plus loin, par le vaste chalet de Nadar, de sa femme et de sa smalah, invités, bohèmes, serviteurs et parasites des deux sexes, ânes, chevaux, oiseaux, chiens et chats. Imberbe et moustachu, habituellement vêtu d’une vareuse rouge, roux de cheveux, puis roux mêlé de blanc, puis entièrement blanc, haut et solide, puis voûté légèrement, d’une gaieté perpétuelle, babillarde et communicative, le chroniqueur-ascensionniste-photographe était un de ces robustes témoins de trois générations qui deviennent de plus en plus rares. Il avait beaucoup usé et abusé de la vie, rendu sa noble compagne bien malheureuse, et il en avait un satané remords, et il ne perdait pas une occasion de se frapper la poitrine à ce sujet, sans cesser pour cela de suivre une fantaisie qui avait été débridée, et qui demeurait vagabonde.

Lui aussi, tel Bergerat, avec plus de bonhomie et de verve, déformait les noms à plaisir. Mon père était son vieux Dauduche. J’étais le petit Dauduchon. Il disait affectueusement « mon Goncourt, mon Flaubert, mon Baudelaire », et pour exprimer son admiration vis-à-vis d’un homme du passé, de son passé : « Ah ! c’était quelque chose de gentil et de bien ! » Les histoires qu’il racontait étaient toujours courtes et significatives. Il ne rabâchait pas. Quand il m’emmenait en forêt à la recherche des champignons, notamment des cèpes ou bolets, il était intarissable sur ses camarades de jadis, hommes et femmes, et nettoyant ses trouvailles d’un raclement rapide de son couteau de poche, il soupirait : « Quelle merveille, ce pauvre Flourens !… Si tu avais connu cette crème de Gautier… Tiens, vois-tu, Dauduchon, celui-là est vénéneux en diable. Il ne faudrait le faire manger ni à un chien, ni même à un conservateur. »

Car, étant de tempérament combatif, il avait horreur des conservateurs de l’Assemblée Nationale, dont il multipliait cependant les binettes à favoris et à crânes lisses, à perruques, ou à chevelures bien peignées, dans ses célèbres ateliers. Il possédait des passions politiques très vives et il affichait un anticléricalisme démodé, au sujet duquel on le plaisantait ferme. Son type de prédilection était Clemenceau. Vers la fin de sa vie, alors qu’il vivait en ermite dans le quartier des Champs-Élysées auprès de sa femme impotente, soignée par lui avec un admirable dévouement, il m’adressait de petits billets : « On me dit que tu es devenu méchant. Moi je ne lis pas tes articles, parce que tu dis du mal de Clemenceau, qui est bon. » Il eût été bien vain d’essayer de lui expliquer que le Clemenceau de la politique n’était pas du tout le même que son charitable et sarcastique visiteur. Puis comment lui faire grief de sa fidélité à ses convictions et à ses amitiés ?

Très respectueux de la jeunesse, Nadar ne commença à me parler des « petites dames », comme il disait, que lorsque je fus un carabin. Pendant nos courses à travers les taillis des Uzelles ou devant le vermouth gommé de l’Ermitage, il m’expliquait : 1° que c’était la chose la plus importante de l’existence, que le reste était fumée ; 2° qu’un homme marié, comme lui, à une femme angélique et dévouée, est le dernier des misérables de la tromper avec des coquines : « Ton papa t’expliquera ça encore mieux que moi, mon Dauduchon. Rappelle-toi, quand tu auras mon âge, qu’il ne faut pas imiter le bonhomme Nadar. » Cinq minutes après, il tirait de sa poche un paquet de lettres, les dépliait avec des mains tremblantes : « Voilà ce qu’elle m’écrit… des pages et des pages… Elle n’a que 25 ans… Hein, quel vieux fou !… »

— Mais non tu n’es pas fou, — il voulait à tout prix être tutoyé par moi, malgré la différence d’âge, — seulement tu n’as pas l’esprit scientifique. » Je confondais alors l’esprit scientifique et la sagesse, et il me semblait que la lecture de Claude Bernard mettait à l’abri de toutes les sottises. Lui riait de bon cœur : « J’ai connu un tel, — ici un nom de savant connu — quelle merveille !… Si tu crois qu’il ne faisait pas ses fredaines. Les médecins, les sculpteurs, les photographes et les doucheurs, il n’y a pas plus débauché. N’empêche que tu as raison,et qu’avec les cheveux blancs, il faut se ranger, sous peine de n’être plus qu’un dégoûtant. »

Il y a beaucoup de Nadar dans le Caoudal de Sapho.

Une dizaine d’années avant sa fin, l’excellent homme s’imagina qu’il précéderait sa femme au tombeau, et que celle-ci serait abandonnée. Cette crainte le dévorait. D’où une série d’instructions touchantes, couchées par écrit sur une grande feuille de papier, dont il me donnait solennellement lecture. Il m’apparut qu’il se grossissait les difficultés de la vie, lesquelles ne s’arrangent pas toujours, en dépit de Capus, mais se tassent assez souvent. La faulx du Temps émousse les pointes des querelles et les dépassants aigus des caractères. Le dernier souvenir que j’aie reçu de mon vieil ami, ce fut, en janvier 1907, une photographie de son « Panthéon Nadar », où défile, en plusieurs anneaux, le long serpent de ses modèles, illustres ou notoires, grosses têtes sur des petits corps, en marche vers l’immortalité. Il n’est rien de plus mélancolique. Quand je la regarde, j’entends la voix brûlée et ardente du chercheur de champignons, je distingue sa figure large et pâle, aux rides profondes, les plis de son cou sur sa chemise molle, ses doigts frémissants et tachetés de roux, qui tripotent des billets amoureux.

Jules Massenet

Jules_Massenet_portrait.jpgJe n’en dirai pas autant de Jules Massenet, mélange singulier de puérilisme, de science, d’énervement sexuel et de comédie. On le voyait arriver la mine au vent, l’air inquiet, les cheveux plats, rejetés en arrière, les mains dans les poches de son veston, mâchonnant toujours quelque chose qui finissait en compliment excessif. Incapable d’observation, n’ayant pas le temps de faire un choix, il partait de ce principe que leshumains aiment les douceurs et qu’il faut les gaver de sucre jusqu’à l’écœurement. Il n’y manquait point. Quand il avait félicité sur leurs mines et sur leurs travaux toutes les personnes présentes, il se jetait dans un fauteuil et contrefaisait le petit nenfant qui a soif et veut du lolo, ou le chien-chien à sa mémère qui désirerait un gâteau sec. On lui versait le lait et le thé, on lui donnait le gâteau. Il marmottait en jetant des miettes et buvottait, riant, contant des fariboles inachevées, inachevables et toujours louangeant. Les vieilles dames musicophiles accouraient minaudières, empressées, montrant ces architectures dévastées ou branlantes que l’on appelle euphémiquement de beaux restes. Massenet les traitait comme si elles avaient eu vingt ans, les couvrait de fleurs et de couronnes. Néanmoins son œil agile, franchissant le cercle de ces portraits de famille, cherchait la jolie et la jeune pour de bon, modestement demeurée en arrière. Quand il l’avait trouvée, il bondissait vers elle, se jetait à quatre pattes, dansait la pyrrhique, bref se signalait par mille folies, à la stupeur amusée ou hérissée de celle qui devenait aussitôt son point de mire, sa Dulcinée. Le sincère de la chose était une sensualité inflammable d’oiseau-lyre ou de paon qui fait la roue. Ses yeux pâmés et frivoles criaient, imploraient : « Là, tout de suite ! » Mais comme il y a des convenances mondaines et aussi des incompatibilités, comme les maris sont quelquefois là, comme l’existence est faite de traverses, il cherchait, vite résigné, une dérivation dans la musique et contait sa peine au piano. Là il était incomparable.

Ainsi était-il mieux qu’un virtuose. Ainsi a-t-il donné à sa musique cet accent d’un désir fulgurant et bref, souvent contrarié, qu’on prit pour de la sentimentalité et qui fait le charme durable de Manon. Mélange de Don Juan et de Leporello, toujours enfant gâté, parfois enfant gâteux, il était porteur d’une frénésie voluptueuse plus forte que ses simulations et que lui-même. En outre raconteur d’histoires fausses et de blagues, où il jouait bien entendu un rôle délicieux. Il avait imaginé tout un récit de fleurs apportées par lui du Midi à mon père, quelques heures avant sa mort, déposées sur la table de la salle à manger et au milieu desquelles aurait, selon lui, expiré Alphonse Daudet. Je dus démentir cette fable ridicule, que Massenet avait confiée à un millier de personnes et qui courait les journaux.

Ses cartes de visite, de dimensions insolites, larges et luisantes comme le bassin d’un barbier, portaient en gros caractères MONSIEUR MASSENET. Il détestait son prénom de Jules. Quand on lui envoyait un roman, il vous remerciait avec des hyperboles chinoises, vous assurait de sa vénération parfaite, de son admiration sans bornes. Il employait aussi la formule : J’ouvre votre livre en tremblant de joie, et le classique : Pour vous lire, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Un jour qu’une de ses trop belles cantatrices, accompagnée de sa maman, vieille dame presque trop respectable, avait chanté une de ses œuvres, lui assis et se trémoussant au piano comme un chat en folie, je me trouvais dans l’antichambre au moment du départ. Massenet feignait de chercher son chapeau, et poussait, pour changer, des aboiements de petit chien. La nymphe en manteau rose, jeté sur les plus rondes épaules du monde, se retourna vers madame sa mère et gémit avec une intonation que je n’ai jamais oubliée : « Ce qu’il m’embête, mon Dieu, ce qu’il m’embête ! » Prenant la plaisanterie au sérieux, elle lança au cher maître son petit sac, comme un os à un roquet, et il le baisait ainsi qu’une relique, toujours en agitant ses lèvres à la façon du bébé qui tette.

Il passait, quoique gagnant infiniment d’argent, pour un avare déterminé. Nul n’a jamais connu le goût ou la couleur de son pot-au-feu. Il faut croire d’ailleurs que sa confiance dans l’efficacité de la flatterie énorme et assénée était légitime, car il a laissé une réputation de charmeur et d’enjôleur. Je n’ai jamais pu démêler s’il était bête ou intelligent. Aucune des personnes par moi consultées là-dessus n’a pu me donner la moindre lueur. Mais quelle courbature que d’avoir ainsi joué le rôle de monsieur gosse jusque dans un âge avancé, que d’avoir distribué à la ronde tant de verres de guimauve et de coquelicot !

 

> Léon Daudet, Fantômes et vivants (chapitre I) in Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux -Nouvelle Librairie Nationale, 1920 - 

> Léon Daudet, Fantômes et vivants in Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux -Nouvelle Librairie Nationale, 1920 - 

Le fonds de l'atelier Nadar : la médiathèque de l'architecture et du patrimoine.

> Exposition "Nadar, la norme et le caprice", au Château de Tours - Musée du jeu de paume

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Le cheval de Solférino

Mercredi 1er juin.— Le baron Larrey contait, ce soir, un épisode de Solférino. Il était à cheval, aux côtés de l'empereur, sur une éminence, au moment où la canonnade était effroyable, quand tout à coup, l'empereur lui dit: « Larrey, votre cheval est tué.» Il descendait, et voyait à son cheval, un grand trou au poitrail, d'où jaillissait une fontaine de sang. Ma foi, en sa qualité de chirurgien, il demandait une alène, de la grosse ficelle, et le recousait sur place, puis, le faisait reconduire à l'ambulance entre deux chevaux qui le soutenaient. Et le pansant et le soignant comme un soldat blessé, il le sauvait, et le bulletin de la santé du cheval devenait un sujet de conversation pendant toute la campagne, et même lors de l'entrevue de Villafranca. Enfin, complètement rétabli, le cheval était placé dans les écuries de l'impératrice.

Yvon,— c'était convenu,— devait représenter l'épisode dans la bataille de Solférino, mais le général Fleury s'y opposait, prétextant que la blessure du cheval déplaçait l'intérêt, le retirait de dessus la tête de l'empereur.


Journal des Goncourt – 1er juin 1862

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  Napoléon III à la bataille de Solferino, le 24 juin 1859
1861 - par Adolphe Yvon (1817-1893)

> La bataille de Solférino (24 juin 1859) | L'histoire par l'image

dimanche, 27 septembre 2015

" Pour les pauvres ", Octave Mirbeau pastiché par Reboux & Müller

Octave Mirbeau :  " Pour les pauvres "

par Paul Reboux & Charles Müller - "À la manière de " (Deuxième série - 1913)

   Depuis que M. Leygues a fait un héritage de cinq milliards, il n'est plus seulement un grand ministre et un grand poète, il est devenu un grand industriel. 

   Je suis allé visiter ses usines. Le directeur de l'exploitation m'attendait à la porte. C'est un de mes anciens condisciples du collège d'Arcueil. Il occupe un poste de confiance bien mérité. En effet, ce fut lui qui empoisonna les vingt-trois personnes dont les héritages successifs composèrent la fortune de M. Leygues. Il n'avait pas changé. Je le retrouvai tel que je l'avais connu, rubicond, poupin, jovial, ses petits yeux ricaneurs tapis entre ses joues et son front bombé, portant en arrière ses cheveux rouge carotte, et fumant une pipe dont le fourneau d'écume représente une croupe de femme, assise sur une main galante.
   Fichtre ! lui dis-je, tandis qu'il faisait manœuvrer une sorte de pont-levis, tu prends tes précautions contre les voleurs !
   Il émit un petit ricanement :
   –  Ha ! ha !... Tu veux dire contre les évasions...
   – Quelles évasions ?
   –  Les évasions de notre matière première... Comment ? Tu ne sais pas ?
   J'avouai mon ignorance. Il poursuivit :
   –  Mes pauvres, nom de Dieu ! mes pauvres !... J'en ai plus de quarante-cinq mille, là dedans !... C'est d'eux que nous tirons tout, mon cher, tout !... Pas un atome de déchet... C'est comme les cochons de Chicago...
    Je demeurais muet de surprise. Il m'allongea sur les côtes un coup de poing familier, en éclatant de rire ;
   –  Les pauvres, mais c'est des cochons !... Puis il m'expliqua :
   –  Ç'a été la grande idée de Leygues, et, on peut bien le dire, la grande idée du siècle... D'un côté, ça crée un commerce épatant... Et de l'autre, ça supprime les pauvres... L'extinction du paupérisme, quoi!... Et quelle matière première !... Bon marché !... Facile à travailler !... Abondante ! Ah ! nom de Dieu !...
   Il lança un jet de salive roussâtre et poursuivit :
   –  Sais-tu à combien ça nous revient, un pauvre ?...
   –  Ma foi non.
  –  Dix centimes !... Ha ! ha !... Dix centimes... Le prix du timbre... Nous n'avons qu'à écrire... aux manufacturiers qui réduisent leur personnel... ou aux bourgeois qui renvoient leurs bonnes... ou aux associations philanthropiques... Oui, mon cher... Elles reçoivent de l'argent pour leurs pauvres... Elles nous expédient les pauvres, et elles gardent l'argent !... C'est tout bénéfice... Pas plus tard que ce matin, l'œuvre du Coin-du-Feu nous a fait une livraison de cinq cents kilos !
   – Combien cela fait-il de pauvres ? demandai-je.
   –  Peuh !... souffla-t-il, une quarantaine à peu près... Un pauvre, c'est maigre, tu sais... Ça ne pèse rien... Mais viens par ici... Tu vas voir... Il me conduisit vers des bâtisses d'où se dégageait une fade odeur d'abattoir. J'aperçus là une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants qui tenaient leurs bras étendus au-dessus d'une rigole. Tous avaient à la même place une plaie d'où le sang coulait comme une fontaine, avec un bruit doux, pour s'en aller rejoindre l'intarissable flot que la rigole guidait vers un réservoir.
   –  Tu as de la chance, fit mon guide. C'est justement l'heure de la saignée... Tout le monde y passe une fois par jour.
   – Et que faites-vous de ce sang ?
Il sortit de sa poche une petite bonbonnière.
   –  Des pilules... des pilules de fer, pour les anémiques riches... Le sang contient beaucoup de fer, tu sais ça ... En veux-tu une ?
   Il me tendait son drageoir. Je refusai avec politesse.
   –  Maintenant, allons voir les Anglaises !...
   Il me prit amicalement sous le bras, et me conduisit dans une salle voisine, où s'élevait une immense cage. Là, des créatures décharnées se tenaient misérablement serrées les unes contre les autres. On lisait sur leur face une expression d'agonie. Certaines gisaient à terre, comme mortes.
   –  How do you do ? leur cria mon ami, badin.
   Puis il m'expliqua :
   – C'est un arrivage de Londres, un cadeau d'Édouard VII... Des suffragettes... Pour notre manufacture de pianos... Tu prends des Anglaises, tu les fais mourir de faim ... Ça leur allonge encore les dents... Avec deux Anglaises, il y a de quoi faire un clavier complet... les dents blanches pour les grandes touches...
   Il ajouta, avec une gaieté cordiale :
   –  Et les dents gâtées pour les bémols... Tordant, hein, tordant !...

   Je crus devoir rire, bien que ma gorge contractée me causât une sensation d'étouffement. En tournant la tête, j'avisai dans un coin quelques jeunes femmes moins amaigries que les autres.
   – Et celles-là ?
   –  Elles sont enceintes... Nous attendons le sixième mois ...
   –  Le sixième mois... Pourquoi donc ?
   –  Pour la peau !
   –  Comment ?
   Il gonfla ses bajoues et souffla un nuage de fumée.
   –  Ha !... ha !... La peau des gosses, parbleu !... Tu sais comment on fait l'astrakan ? On va chercher les agneaux dans le ventre des brebis et on les écorche... Nous appliquons le procédé aux enfants de pauvres... Nous obtenons ainsi un cuir lisse, délicat, tout blanc, qui nous est très demandé pour relier les livres de première communion...
   À ce moment jaillirent des cris si déchirants que mes tympans éclatèrent, et que je sentis un crispement me tordre l'épiderme de la nuque jusqu'aux orteils.
   Mon guide tira tranquillement sa montre.
   – Cinq heures... Diable !... Notre commande de bourrelets doit être livrée ce soir... Il n'est que temps qu'on s'y mette...
   –  Des bourrelets ?...
   –  Viens voir ça , fit-il en m'entraînant. C'est très curieux .
   J'aperçus une chose horrible... On venait de fendre du sternum au pubis plusieurs malheureux ligotés sur une claie. De leurs péritoines ouverts sortaient comme des câbles les intestins qui allaient s'enrouler sur d'énormes bobines de bois.
   Mon ami rassembla les talons comme un soldat qui se met au garde à vous, et son ton devint respectueux.
   –  C'est pour garnir les fenêtres de l'Élysée... Une commande de Mme Fallières...
   Incapable de supporter l'émoi que me causait un tel spectacle, je prétextai l'heure de l'absinthe pour entraîner mon compagnon.
   Quand nous fûmes attablés devant la boisson apéritive, il se renversa béatement sur sa chaise, et, peignant sa chevelure de ses doigts écartés, il déclara :
   –  Tu n'as pas vu le plus beau... Je te montrerai les magasins d'expédition... Nous détaillons le pauvre, mais nous pouvons le livrer entier... Ainsi nous en envoyons un par semaine aux dames de la Croix-Rouge... Elles lui cassent la tête, elles lui coupent les bras, les jambes... pour apprendre à faire des pansements... Tu saisis ? La charité !... Très ingénieux. Ha ! ha !... Et puis il y a Claretie... Il lui en faut un par jour, à celui-là, tous les matins... Il l'attache à un poteau, dans son cabinet, et, à coups de poing, à coups de fouet, à coups de sabre, il le massacre en l'engueulant... Tu comprends, ça lui décharge le caractère... Après ça, toute la journée, il peut être doux, poli, conciliant... Fameux, hein ?
   –  En effet, acquiesçai-je, soudain éclairé sur les origines d'une mansuétude dont j'avais moi-même éprouvé toute la suavité.
   Mon camarade reprit :
   –  Nous avons aussi les ateliers où l'on arrache les yeux, pour en faire des têtes d'épingles à chapeau, ou des pommeaux d'ombrelles ; c'est très joli, très bien porté... Et ceux où on met en boîtes à conserves les oreilles et les nez coupés... Elles ne sont pas fameuses, entre nous, ces conserves-là... Mais c'est pour la troupe, alors, tu comprends... Je te montrerai encore notre séchoir de vessies... C'est avec elles qu'on fait les ballons du Louvre...
   Une sorte d'exaltation le gagnait peu à peu. Il s'écria, en se frottant les mains :
   –  Car nous utilisons tout, nom de Dieu, tout... C'est ça, l'idée de génie... Avec les os, nous faisons des cure-dents et des débourre-pipes... avec les cheveux, des pinceaux premier choix... avec les tendons, des raquettes de tennis... avec les ongles, des pelles à sel... avec les poitrines des hommes, des dessus de malles... Rien n'est perdu... Les nombrils se transforment en petites salières, les estomacs en réticules, les crânes en pommes d'escalier... Tout sert... jusqu'aux doigts des petits enfants... Devine ce qu'on en fait, des doigts des petits enfants ?... On les coupe, on les sèche... Et ça se vend comme bigoudis... Ha ! ha !
   Il m'allongea de nouveau une bourrade familière si violente que j'en suffoquai.
   Agacé par sa prétentieuse assurance, je voulus le prendre en défaut :
   – Vraiment ! Tu utilises tout ? Et les seins des femmes, qu'est-ce que tu en fais?
   –  Des étuis à éponges, des pelotes à épingles, ou encore des couvre-théières...
   –  Et leur... ?
   Pudique, il m'imposa silence. Puis, plissant d'un air farceur ses petits yeux :
   - Ça ? Je le naturalise en lui gardant sa souplesse... pour les capitaines au long cours...
   Exaspéré, je perdis toute mesure, et, approchant mon visage du sien, je criai :
   - Et les trous du cul, en fais-tu quelque chose ?
   Il répliqua tranquillement :
   –  Des coupe-cigares...
   D'une claque sur la table, je fis trembler les verres et les petites cuillers où le sucre fondait.
   –  Enfin, sacrebleu, tes quarante-cinq mille pauvres... si mal nourris qu'ils soient, ils font bien... chaque jour ou à peu près ... quelque chose que... que tu n'utilises pas, j'imagine...
Il eut une explosion de joie triomphante :
   – Mais si...
   –  Comment ? Vous avez des clients pour cela aussi ?
   –  Non, pas des clients... Un seul, et qui prend tout...
   Il mit un doigt sur sa bouche, pour me recommander la discrétion, et me confia, penché par-dessus son absinthe :
   –  M. Bonnat . "

 

vendredi, 25 septembre 2015

A la bonne heure !

–  «  Ah, je n'aurais jamais espéré que vous viendriez... » 

–  «  Pourquoi donc ? » répondit-elle avec un air de candeur étonnée. « Vous me croyez donc bien incapable de me lever matin ? Mais quand je vais visiter mes pauvres, je suis debout et habillée dès les huit heures...» Et ce fut dit !... Sur un ton à la fois modeste et gai,  celui d'une personne qui ne croit pas raconter d'elle-même quelque chose d'extraordinaire, tant il me semble naturel d'être ainsi; le ton d'un officier qui dirait :«Quand nous chargions l'ennemi.... » Le plaisant était que de sa vie elle n'avait hasardé la pointe de son pied dans un intérieur de pauvre. Elle avait horreur de la misère comme de la maladie, comme de la vieillesse, et son égoïsme élégant ignorait presque l'aumône. Mais celui qui, en ce moment, aurait dévoilé cette égoïsme à René lui aurait paru le plus infâme des blasphémateurs.

 

 

 

Paul Bourget, Mensonges, p. 191

 

17:10 Publié dans B | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : paul bourget, heure