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dimanche, 27 mai 2012

De la couleur des peaux

Le fait est certain : nous n'avons plus à chercher que le comment. D'abord, il est à présumer que toutes les parties du globe ne furent pas couvertes par les eaux, & qu'un des pôles, ou tous deux restèrent à sec, par un effet de la rapidité du mouvement de la terre sur elle-même : ce n'est pas assez dire, qu'il est à présumer : le fait est certain : mais les êtres qui étaient aux pôles, étaient mesquins, frêles, comparés à ceux des régions de l’Équateur. Ce furent néanmoins ces êtres qui repeuplèrent tout le globe, tant en plantes qu'en animaux. Les petits hommes de la zone glacée, s'étendirent, & vinrent habiter les régions brûlantes de la zone torride. & s'y habituèrent : ceux qui étaient déjà noirs par le frois, le devinrent encore davantage par la chaleur; ceux qui étaient moins près du pôle, & qui avaient également échappé, demeurèrent blancs.

Restif de la Bretonne
Les Nuits de Paris

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Le Déluge

Gravure de Virgil Solis pour les Métamorphoses d'Ovide,
livre I, 253-312. Folio 5v, image 9.

J'ai vu de pauvres poules...

" À Sesto Calende, j'ai vu de pauvres poules si souvent cochées par des coqs trop nombreux qu'elles avaient le dos entièrement déplumé, le croupion à vif, et allaient se mettre d'elles-mêmes à la broche, pour échapper à ce martyre. Car, ô Présidente, si tu étais seulement grimpée vingt-deux fois par minute, et cela depuis trois heures du matin jusqu'à huit heures du soir, peut-être trouverais tu que c'est de trop. Il est vrai que les femmes n'ont pas là-dessus les mêmes idées que les poules; celles-ci portaient d'ailleurs une seule plume au cul, pour la commodité des jeunes gitons d'auberge, qui, lorsqu'ils voient une calèche anglaise, vont la leur arracher et la trempent dans la petite bouteille d'huile attendant l'événement. "

Lettre à la Présidente
Théophile Gautier


 

Perpendiculairement

23 juin 1940

(...) Sur la place de la mairie, le garde-champêtre de Concarneau a tambouriné un aviss devant l’immeuble où réside l’Orst-Kommandantur.

 «  C’est très sérieux » déclare-t-il en clignant de l’œil vers nous. Puis il ânonne péniblement : « Les piétons devront marcher sur les trottoirs et ne devront traverser les rues que perpi… per… perdiculairement. Interdiction de stationner, interdiction de se rassembler. »

 Les Bretons rigolaient ouvertement sous l’œil stupéfait de quelques officiers allemands, habitués au respect absolu du règlement. 

 « Ça vous fait rire, hein ? conclut le garde champêtre. Et, en même temps, on a envie de pleurer », a-t-il ajouté d’une voix chevrotante.


Benoîte et Flora Groult
Journal à quatre mains

samedi, 26 mai 2012

Spectacle de marionnettes

" Le soir, on nous a donné un spectacle de marionnettes; l'homme et la femme, très jeunes tous les deux et récemment mariés, prêtaient leur voix aux petits personnages. La femme, armée d'un clitoris qui faisait relever sa jupe comme un bout d'épée ou une pine en érection, avait un organe trombonant, un contralto poilu, genre Crapobiska, dans le goût d'Ernesta, et le mari une voix flûtée, genre Abeilard, après l'opération; ce qui ne l'empêchait pas de foutre et de branler sa femme pendant les monologues des héros en butte aux rigueurs du sort et de l'amour; divertissement qui faisait trembler la toile, marquer les genoux de la femme au milieu de la décoration et traîner les jambes des marionnettes aux moments de pâmoison. "

Lettre à la Présidente
Théophile Gautier


Midi : à table !

« Or la prédiction du jongleur avait tellement condensé les idées assez peu fluides de l’apprenti drapier, qu’il était demeuré tout étourdi au centre de la demi-lune, et n’entendait point les voix argentines qui babillaient dans les campaniles de la Samaritaine, et répétaient midi, midi ! ... Mais, à Paris, midi sonne pendant une heure, et l’horloge du Louvre prit bientôt la parole avec plus de solennité, puis celle des Grands-Augustins, puis celle du Châtelet ; si bien qu’Eustache, effrayé de se voir si fort en retard, se prit à courir de toutes ses forces et, en quelques minutes, eut mis derrière lui les rues de la Monnaie, du Borrel et Tirechappe (...)"

Gérard de Nerval
La Main enchantée
VI -Croix et misères

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vendredi, 25 mai 2012

Clystère d'excuses

" Tout ceci étant déduit, je crois qu'il est l'heure de tirer la toile, et, suivant l'usage de nos anciennes comédies, de donner un coup de pied par derrière à mons le Prologue, qui devient outrageusement prolixe, au point que les chandelles ont été déjà trois fois mouchées depuis son exorde. Qu'il se hâte donc de terminer, comme Bruscambille, en conjurant les spectateurs « de nettoyer les imperfections de son dire avec les époussettes de leur humanité, et de recevoir un clystère d'excuses aux intestins de leur impatience » ; et voilà qui est dit, et l'action va commencer. "

 Gérard de Nerval
La Main Enchantée (Histoire macaronique)
III -Les grègues du magistrat

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Caricature  - Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée


 > Quelques pensées sur le clystère : Divagazioni sul clistere e sul suo inventore, in Minerva medica, 1933, Revue d'histoire de la pharmacie, 1934, vol. 22, n° 85, pp. 262-263. Revue Persée

jeudi, 24 mai 2012

Duc de Vendôme

Étant sur sa chaise percée, il dit à son valet de chambre : « Pourquoi ne me rases-tu pas ? — Monseigneur, c'est que votre bassin à barbe est sous vous. » Gaignières

220px-Louis_joseph_duke_of_vend%C3%B4me.jpg « Sa saleté était extrême ; il en tirait vanité : les sots le trouvaient un homme simple. Il était plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisaient leurs petits à ses côtés. Lui-même ne s'y contraignait de rien. Une de ses thèses était que tout le monde en usait de même, mais n'avait pas la bonne foi d'en convenir comme lui ; il le soutint un jour à Mme la princesse de Conti, la plus propre personne du monde, et la plus recherchée dans sa propreté.

Il se levait assez tard à l'armée, se mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres, et y donnait ses ordres du matin. Qui avait affaire à lui, c'est-à-dire pour les officiers généraux et les gens distingués, c'était le temps de lui parler. Il avait accoutumé l'armée à cette infamie. Là, il déjeunait à fond, et souvent avec deux ou trois familiers, rendait d'autant, soit en mangeant, soit en écoutant ou en donnant ses ordres, et toujours force spectateurs debout. (Il faut passer ces honteux détails pour le bien connaître.) Il rendait beaucoup; quand le bassin était plein à répandre, on le tirait et on le passait sous le nez de toute la compagnie pour l'aller vider, et souvent plus d'une fois. Les jours de barbe, le même bassin dans lequel il venait de se soulager servait à lui faire la barbe. C'était une simplicité de moeurs, selon lui, digne des premiers Romains, et qui condamnait tout le faste et le superflu des autres. Tout cela fini, il s'habillait, puis jouait gros jeu au piquet ou à l'hombre, ou s'il fallait absolument monter à cheval pour quelque chose, c'en était le temps. L'ordre donné au retour, tout était fini chez lui. Il soupait avec ses familiers largement; il était grand mangeur, d'une gourmandise extraordinaire, ne se connaissait à aucun mets, aimait fort le poisson, et mieux le passé et souvent le puant que le bon. La table se prolongeait en thèses, en disputes, et par-dessus tout, louanges, éloges, hommages toute la journée et de toutes parts.

 

Mémoires de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon

Tome 5 chapitre VIII - 1706

 

Duc, pair de France et courtisan, Saint-Simon vécut à la charnière du " grand siècle "» et de celui des " lumières ". Il observa la cour de Versailles et les "grands "  qui la hantaient . C'est vers 1739 qu'il entama la véritable rédaction de ses Mémoires qui, après avoir été saisis et circulés sous le manteau, ne paraîtront en édition complète qu’en 1829-1830.