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mardi, 25 juin 2013

La mitrailleuse à gifles - Henri Michaud

 C’est dans la vie de famille, comme il fallait s’y attendre, que je réalisai la mitrailleuse à gifles. Je la réalisai, sans l’avoir méditée. Ma colère tout à coup se projeta hors de ma main, comme un gant de vent qui en serait sorti, comme deux, trois, quatre, dix gants, des gants d’effluves qui, spasmodiquement, et terriblement vite se précipitèrent de mes extrémités manuelles, filant vers le but, vers la tête odieuse qu’elles atteignirent sans tarder.

 Ce dégorgement répété de la main était étonnant. Ce n’était vraiment plus un gifle, ni deux. Je suis d’un naturel réservé et ne m’abandonne que pour le précipice de la rage.

 Véritable éjaculation de gifles, éjaculation en cascade et à soubresauts, ma main restant rigoureusement immobile.

 Ce jour-là, je touchai la magie.

 Un sensible eût pu voir quelque chose. Cette sorte d’ombre électrique jaillissant spasmodiquement de l’extrémité de ma main, rassemblée et se reformant en un instant.

 Pour être tout à fait franc, la cousine qui m’avait raillé venait d’ouvrir la porte et de sortir, quand réalisant brusquement la honte de l’offense, je répondis à retardement par une volée de gifles qui, véritablement, s’échappèrent de ma main.

 J’avais trouvé la mitrailleuse à gifles, si je puis dire, mais rien ne le dit mieux.

 Ensuite je ne pouvais plus voir cette prétentieuse sans que gifles comme guêpes ne filassent de ma main vers elle.

 Cette découverte valait bien d’avoir subi ses odieux propos. C’est pourquoi je conseille parfois la tolérance à l’intérieur de la famille.

 

Henri Michaux - Liberté d’action

samedi, 01 juin 2013

Le Grand testament de Maître Fernand Pousset

Voici sous la plume de Raoul Ponchon, et à la manière de François Villon, Le Grand testament de Maître Fernand Pousset, mort en 1894, propriétaire de plusieurs tavernes renommées et fréquentées par de nombreux artistes.

A propos du testament inattendu du Père Pousset, on lit dans le journal de l’Ain :

" La fortune qu’il a laissée est estimée à deux millions et demi environ.

Maintenant, le testament. M. Cadro, légataire universel, devra acquitter un certain nombre de legs : Une somme de 1 .525.000 fr. sera répartie, selon les indications du défunt, entre dix-huit personnes dont douze appartiennent à la clientèle assidue de la taverne Montmartre.

La plupart d’entre eux sont en mal de créanciers et l’on conçoit qu’ils ne tiennent nullement à faire passer les libéralités de M. Pousset dans les griffes crochues des huissiers qui sont à leurs trousses. Aussi cachent-ils le plus possible leur bonheur. Nous pouvons dire cependant que dans cette première catégorie d’héritiers figurent un poète très renommé, deux artistes peintres, trois journalistes, un chef d’orchestre, etc. A vingt-quatre autres personnes appartenant au monde des arts, à la littérature, à la presse, M. Pousset a légué un objet mobilier que chacune d’elles pourra choisir dans les superbes collections réunies par le défunt en son hôtel de la rue Say.

La clause la moins intéressante du testament de M. Pousset n’est évidemment pas la suivante : « Je fais remise de ce qu’ils me doivent à MM... (ici 11 noms), et en général à tous ceux à qui j’ai Erêté de l’argent à titre de service, avec ou sans illet à mon ordre, mais non pas aux commerçants, mesdébiteurs, pour marchandises vendues et livrées ou argent à eux prêté pour les besoins de leur commerce, non plus qu’à mes successeurs pour les reliquats non payés sur la vente de mes fonds de commerce. » (Le nombre de ceux qui bénéficient du second membre de phrase de la clause ci-dessus, ceux qui reçurent de l’argent « à titre de service, avec ou sans billet », atteint le chiffre phénoménal de 1 à 500 ) "

*

L’an cinquantième de mon âge,
Je, Fernand Pousset, tavernier,
Avant de partir en voyage,
Et quel voyage ! Le dernier ;
Sain d’esprit - qui peut le nier ? -
Veux établir mon testament
Et dicter jusqu’à un denier
Mes volontés. Conséquemment

De leur dette à tous mes amis
Fais remise, d’abord et d’une,
Qui m’empruntèrent des demis
Ou me tapèrent d’une thune,
Les jours où la dèche importune
Les forçait à jeûner entre eux.
- Moi-même j’ai vu l’infortune
Je ne fus pas toujours heureux.

Item, à messire Capelle
Qui boit comme une armée entière
- Nonobstant qu’il dit : j’en appelle ! -
J’abandonne ma pompe à bière ;
Car dans le cours de ma carrière
Il l’a tellement, tant et si
Fait travailler qu’à ce vieux frère
Elle va de droit, dieu merci.

Item, à Toutenmondodzor,
Un petit album japonois
Qui n’est rien moins qu’un vrai trésor,
Bien qu’en quelque sorte grivois
Et un peu porno à la fois.
A ne le quitter je l’invite,
Ça lui donnera de… la voix
Quand il ira voir la petite.

Item, à Luitpold, mon cheval,
Item, à Guérin, ma voiture.
L’un pourra prêter le cheval
A l’autre qui a la voiture ;
Ou l’autre prêter la voiture
A l’un… Même ils pourront changer.
Dieu a dit à ses créatures :
Sur terre il faut vous arranger.

Item, à Blondel-en-Vexin,
Qui ne ferme l’œil à demi
Quand il est sur son traversin,
L’Œuvre de Bornier, son ami.
- A pochard, pochard à demi -
Si, lisant ça, comme un sabot
Il ne devient pas endormi,
Eh ! Bien, voilà qui sera beau.

Item, au petit Courteline,
Un tonneau plein de sous percés
Afin que le sort le câline.
Je lui dois bien cela pour ces
Bons moments qu’il m’a fait passer
Avec l’étonnant Boubouroche
Et, parbleu ! Ça n’est pas assez,
Il y est encor de sa poche.

Item, à Henri Sopena,
Les châteaux que j’ai en Espagne
Et que j’eus assez de peine à…
Enfin ! Et que Dieu l’accompagne.
A Petitcoeur et sa compagne
Qui fait mon admiration,
Ma terre au pays de Cocagne
Avec ma bénédiction.

Item, à Jules de Bavier,
Mon chose… machin… piano
Pour qu’il y râpe son Wagner.
Item, à Gussy de Meneau
Un merveilleux kakémono ;
Comme il est plutôt fatigué…
(Pas le mono, non, le Meneau !)
J’ai pris le sujet le plus… gai.

Item, au petit Sucrier
Je laisse tout, et sans partage,
Le sucre de mon sucrier :
Cent kilos, sinon davantage.
En espérant cet héritage
Que sa mère lui a chauffé
Il aura toujours l’avantage
De pouvoir sucrer son café.

Item à cette belle fille
Pensionnaire de Porel
En qui tant de jeunesse brille
Et tant de charme corporel
- C’est Mademoiselle Sorel -
Je laisse un superbe miroir :
Ne saurait rien voir de plus bel
Du moment qu’elle s’y peut voir.

A Richard qui d’Hamlet se pique
Item, le crâne d’Yorick.
A Périer, l’Opéra-Comique
Pour y faire son Tamberlick
Dans de la musique de Cui
A Allais (mais pas de réclame),
A Furet trois crottes de biq’,
A Bi, les tours de Notre-Dame.

Item, à ce pauvre Bouchon
Je laisse cent mille écus d’or,
Pour les boire comme un cochon.
Mais l’on m’objecte qu’il est mort…
Ah ! Voilà qui le gêne fort !
Sachez bien, Monsieur le notaire,
Que quand il serait cent fois mort,
Il lèverait encor son verre.

Mon dernier vœu c’est que la rue
Où je trépasse, où j’ai passé
Dans les bras de la mort bourrue,
Transforme son nom de ru’Say
En celui bien mieux, de Pousset.
Ru’Say, cela ne veut rien dire !
Tandis qu’on comprend Ru’Pousset
Tout de suite, si l’on sait lire.

Raoul Ponchon, Le Courrier Français - 1894