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dimanche, 15 juin 2014

La tête de l'emploi

Honoré de Balzac - La Comédie humaine
Scène de la vie politique, le député d'Arcis (VIII)

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"Maxime, un de ces hommes méprisés qui  savent comprimer le mépris qu'ils inspirent par l'insolence de leur attitude et la peur qu'ils causent, ne s'abusait jamais sur sa situation."

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 Le comte, quoique d'une taille assez élevée et d'une constitution sèche, avait pris un peu de ventre, mais il le contenait au majestueux, suivant l'expression de Brillât-Savarin. Ses habits étaient d'ailleurs si bien faits, qu'il conservait, dans toute sa personne, un air de jeunesse, quelque chose de leste, de découplé, dû sans doute à ses exercices soutenus, à l'habitude de faire des armes, de monter à cheval et de chasser. Maxime possédait toutes les grâces et les noblesses physiques de l'aristocratie, encore rehaussées par sa tenue supérieure. Son visage, long et bourbonien, était encadré par des favoris, par un collier de barbe soigneusement frisés, élégamment coupés, et noirs comme du jais. Cette couleur, pareille à celle de sa chevelure abondante, s'obtenait par un cosmétique indien fort cher, en usage dans la Perse, et sur lequel Maxime gardait le secret. Il trompait ainsi les regards les plus exercés sur le blanc qui, depuis longtemps, avait envahi ses cheveux. Le propre de cette teinture, dont se servent les Persans pour leur barbe, est de ne pas rendre les traits durs; elle peut se nuancer par le plus ou le moins d’indigo, et s'harmonie alors avec la couleur de la peau. C'était sans doute cette opération que madame Mollet avait vu faire; mais on continue encore, par certaines soirées, la plaisanterie de se demander ce que madame Mollot a vu. Maxime avait un très-beau front, les yeux bleus, un nez grec, une bouche agréable et le menton bien coupé ; mais le tour de ses yeux était cerné par de nombreuses lignes fines comme si elles eussent été tracées avec un rasoir, et au point de n'être plus vues à une certaine distance. Ses tempes portaient des traces semblables. Le visage était aussi passablement rayé. Les yeux, comme ceux des joueurs qui ont passé des nuits innombrables, étaient couverts comme d'un glacis ; mais, quoique affaibli, le regard n'en était que plus terrible, il épouvantait : on sentait là-dessous une chaleur couvée, une lave de passion mal éteinte. Cette bouche, autrefois si fraîche et si rouge, avait également des teintes froides; elle n'était plus droite, elle fléchissait sur la droite. Cette sinuosité semblait indiquer le mensonge. Le vice avait tordu ces lèvres; mais les dents étaient encore belles et blanches. Ces flétrissures disparaissaient dans l'ensemble de la physionomie et de la personne. Les formes étaient toujours si séduisantes, qu'aucun jeune homme ne pouvait lutter au bois de Boulogne avec Maxime à cheval, où il se montrait plus jeune, plus gracieux que le plus jeune et le plus gracieux d'entre eux. Ce privilège de jeunesse éternelle a été possédé par quelques hommes de ce temps. Cette effroyable indifférence, qui lui permettait de seconder une sédition populaire avec autant d'habileté qu'il pouvait en mettre à une intrigue de cour, dans le but de raffermir l'autorité d'un prince, avait une sorte de grâce. Jamais on ne se défie du calme, de l'uni, surtout en France, où nous sommes habitués à beaucoup de mouvement pour les moindres choses. Vêtu selon la mode de 1839, le comte était en habit noir, en gilet de cachemire bleu foncé, brodé de petites fleurs d'un bleu clair, en pantalon noir, en bas de soie grise, en souliers vernis. Sa montre, contenue dans une des poches du gilet, se rattachait par une chaîne élégante à l'une des boutonnières.

Scène de la vie politique, le député d'Arcis (VIII)

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 Né en 1791, issu d'une famille au blason très ancien, Le comte Maxime de Trailles est page de l'Empereur à l'âge de douze ans et devient un élégant voyou utilisé par les hommes politiques (Eugène de Rastignac, Henri de Marsay). Il accumule les maîtresses tout au long de La Comédie humaine et il les ruine en faisant des dettes (des vraies et des fausses). À son tableau de chasse, on compte des femmes du monde (Diane de Maufrigneuse, Anastasie de Restaud, Delphine de Nucingen), ou des prostituées comme Sarah van Gobseck dite « La belle hollandaise », mère de La Torpille. Redouté à juste titre, il fait partie du clan des Treize, il est de tous les mauvais coups, appuyant sa réputation sur un pouvoir de nuisance démesuré, il se rend indispensable en politique (Le Député d'Arcis). Mais il lui arrive de se faire rouler dans la farine au même titre que Paul de Manerville dans Le Contrat de mariage. Il fait partie des « roués » comme Rastignac, qui brillent dans les salons et mènent le monde par le bout du nez. Sa carrière politique et son brillant mariage n'entameront ni son cynisme, ni le respect que lui témoignent les meilleures maisons nobles. Assez fanfaron lorsqu'il s'agit de conquêtes féminines, il peut être habile et secret lorsqu'il est question de « coups » financiers et de stratégie politicienne. Il n'hésite pas à assassiner. Amateur de bons mots, il surnomme Félicité des Touches « l'aubergiste de la littérature ». Sa vie se poursuit dans La Comédie humaine jusqu'en 1846 dans La Femme auteur où il est devenu ambassadeur après avoir obtenu le poste de ministre. (Wikipédia)

samedi, 12 mars 2011

Bienfaits

jean-jacques-rousseau-1712-78-gathering-herbs-at-ermenonville-affiches.jpgJe ne reconnais pour vrais bienfaits que ceux qui peuvent contribuer à mon bonheur et c’est pour ceux-là que je suis pénétré de reconnaissance ; mais certainement l’argent et les dons n’y contribuent pas, et quand je cède aux longues importunités d’une offre cent fois réitérée, c’est plutôt un malaise dont je me charge pour acquérir le repos qu’un avantage que je me procure. De quelque prix que soit un présent offert et quoi qu’il en coûte à celui qui l’offre, comme il me coûte encore plus à recevoir, c’est celui dont il vient qui m’est redevable, c’est à lui de n’être pas un ingrat ; cela suppose, il est vrai, que ma pauvreté ne m’est point onéreuse et que je ne vais point à la quête des bienfaiteurs et des bienfaits ; ces sentiments que j’ai toujours hautement professés témoigneront ce qu’il en est. Quant à la véritable amitié, c’est tout autre chose. Qu’importe qu’un des deux amis donne ou reçoive, et que les biens communs passent d’une main dans l’autre, on se souvient qu’on s’est aimés et tout est dit, on peut oublier tout le reste. J’avoue qu’un pareil principe est assez commode quand on est pauvre et qu’on a des amis riches. Mais il y a cette différence entre mes amis riches et pauvres, que les premiers m’ont recherché et que j’ai recherché les autres. C’est aux premiers à me faire oublier leur opulence. Pourquoi fuirais-je un ami dans l’opulence tant qu’il sait me la faire oublier, ne suffit-il pas que je lui échappe à l’instant que je m’en souviens ?

Jean-Jacques Rousseau - Mon portrait