samedi, 09 juin 2012
"L’armoire aux cerveaux"
Un après-midi, le docteur Dide me dit :
– Venez voir mon laboratoire.
Les travaux de ce savant sont célèbres par le monde.
Au moyen d’une machine perfectionnée, il coupe les cerveaux en tranches minces comme l’on fait du jambon de Parme dans les boutiques italiennes d’alimentation. Il examine ensuite la chose au microscope. De là sortira peut-être la clé de la maladie mystérieuse. Du moins espérons-le.
Je me promenais donc, respectueusement, dans ce temple de l’avenir, quand, soudain, je tombai en arrêt devant un réduit imprévu. Cent vingt pots de chambre, chacun dans un joli petit casier, ornaient seuls les murs de ce lieu. Aux anses pendaient des étiquettes portant noms d’hommes et de femmes et, en dessous : D. P. (démence précoce). Délire progressif. Confusion mentale, psychoses symptomatiques, lésions circonscrites ; P. G. marche rapide. Épilepsie. Idiotie.
Ces pots de chambre aussi correctement présentés avaient dans leur air quelque chose de fascinateur.
– C’est mon armoire à cerveaux, fit Dide.
Il tira un pot par l’anse : un cerveau nageait dans un liquide serein. Regardant l’étiquette, le savant me dit :
– C’est Mme Boivin.– 59 –
– Enchanté !
Je demeurais en extase devant l’armoire.
– Parfait ! fis-je, vous avez là de beaux cerveaux, mais pourquoi dans des pots de chambre ?
Le maître me regarda bien en face et me répondit :
– Parce que le pot de chambre, monsieur, est la forme idéale du cerveau !
*
Albert LONDRES, Chez les fous, récit, 1929
IX l'armoire aux cerveaux -
Denis Poizat « "Chez les fous", hommage à Albert Londres », Reliance 1/2006 (no 19), p. 7-8.
URL : www.cairn.info/revue-reliance-2006-1-page-7.htm.

Jérôme Bosch : "L'excision de la pierre de Folie"
(vers 1494 - 48 x 35 cm - Musée du Prado, Madrid)
08:56 Publié dans / Londres Albert | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : albert londres, chez les fous, armoire, cerveau, pot-de-chambre, médecine, jérôme bosch; pierre de folie
vendredi, 08 juin 2012
Beurre & guerre
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" L'autre soir il pleuvait, et le désir de nous abriter nous avait poussé sous les arcades du Palais-Royal. Une vieille habitude machinale ramena notre regard vers l'étalage de Chevet. 0 surprise à la place du célèbre magasin de comestibles, étincelait, avec l'éclat blessant d'un décor de féerie lamé de paillon, une splendide boutique de ferblantier. C'était toute une architecture de bottes en fer-blanc, rondes, carrées, oblongues, rangées avec symétrie comme les tuyaux basaltiques d'une grotte de Fingal, illuminées sur côté saillant d'une lueur métallique et faisant briller leurs étiquettes colorées d'un vernis d'or. Nous nous approchâmes. Hélas ! c'était bien la boutique de Chevet, mais il n'y avait plus de comestibles... de comestibles frais du moins. En désespoir de cause, on faisait donner le landsturm des conserves conserves de lait, de bosses de bison, de langues de rennes, de thon, de saumon d'Amérique, de petits pois et même de simple bœuf à la mode toutes ces provisions qu'on emporte quand on va faire un voyage au pôle arctique ou antarctique. Les tortues avaient été enlevées pour les dernières mockle-tortles des Anglais restés à Paris, et dans le bassin des poissons rouges flottait une petite carpe qui, en vérité, n'avait pas l'air du tout de venir du Rhin.
Nous la contemplâmes avec ce désintéressement qu'inspirent les choses placées trop au-dessus de notre portée, en répétant le mot philosophique de Bilboquet « Je repasserai dans huit jours. »
Cependant devant une autre glace de la vitrine s'était formé un attroupement qui témoignait par son attitude une admiration bien sentie. Nous étant approché, nous n'aperçûmes d'abord qu'une racine de gen-seng dont les pivots se tortillaient comme les jambes de Cornélius, la mandragore transformée en feld-maréchal dans le conte d'Achim d'Arnim, et deux ou trois pots de conflture de gingembre de la Chine clissés avec des cordeletes de bambou. Ce n'était pas cela qui excitait l'ébahissement respectueux de la foule, mais bien une molle de beurre frais d'un demi- kilogramme environ posée triomphalement sur une assiette. Jamais le bloc jaune qu'exposait la loterie du lingot d'or ne fut contemplé avec des yeux plus admiratifs, plus brillants de désir, plus phosphorents de convoitise. A ces regards ardents se mélaient des lueurs attendries, des souvenirs de temps plus heureux.
On a beaucoup vanté le courage, le dévouement, l'abnégation, le patriotisrne de Paris. Un seul mot suffit Paris se passe de beurre."
> Tableau de siège : Paris 1870-1871 - Théophile Gautier - Gallica-BnF
17:24 Publié dans / Gautier Théophile | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : commune, siège de paris, 1870, 1871, théophile gautier, beurre, paris, vitrine
mardi, 05 juin 2012
« La bosse du pudding à la chipolata »
Le procès du criminel Pierre-François Lacenaire débute en 1835 devant la cour d’assises de la Seine : il est jugé et condamné à mort pour assassinats, tentative d’assassinat, vols et escroqueries.
« L'eau? Non, on doit trop souffrir. Le poison? Je ne veux pas qu'on me voie souffrir. Le fer? Oui, ce doit être la mort la plus douce. Dès lors, ma vie devint un long suicide, je ne fus plus mien, j'appartenais au fer. Au lieu de couteau et de rasoir, je choisis la grande hache de la guillotine. Mais je voulais que ce ne fût qu'une revanche. La société aura mon sang, mais j'aurai le sang de la société. » (Pierre-François Lacenaire)
Lacenaire revendique ses crimes et prétend avoir déclaré la guerre à une société injuste et c’est la conscience tranquille qu’il se prépare à affronter la guillotine :
"Au point de vue moral, il semble bien n’y avoir jamais eu de conscience plus tranquille que celle de ce bandit. À la veille de sa mort, il plaisante les prêtres qui l’importunent, les phrénologues, les anatomistes qui le guettent" (André Breton).
Le bourreau Henry Clément Sanson témoigne de ses derniers instants :
" La guillotine était fatiguée, elle venait de renoncer sur l’ouvrage. Il y avait longtemps qu’elle n’avait fonctionné deux fois de suite, & tout essoufflée de la première proie qu’on lui avait donné à dévorer, elle s’arrêtait devant la seconde.
Il y eut donc un temps d’arrêt de dix-sept secondes, dix-sept siècles pour moi. Mes yeux se portèrent de suite sur le patient : je le vis cherchant, sans bouger de place, à tourner obliquement la tête dans la lunette pour élever, jusqu’au sommet de la rainure, un regard dans lequel se lisait plus de surprise que d’effroi. "
Ta curiosité a été excitée à un si haut point par mes dernières étourderies, tu t’es mis avec tant d’ardeur à la piste de la moindre circonstance qui présentât quelque rapport avec moi, qu’il y aurait maintenant plus que de l’ingratitude de ma part à ne pas te satisfaire. Et puis, que gagnerais-je à garder le silence? il n’en faudrait pas moins que je serve de pâture à ton avidité. Je vois d’ici une nuée de phrénologues, cranologues, physiologistes, anatomistes, que sais-je? Tous oiseaux de proie vivant de cadavres, se ruer sur le mien sans lui laisser le temps de se refroidir. J’aurais bien voulu m’éviter cette dernière corvée; mais comment faire? je ne m’appartiens plus en ce moment; que sera-ce après ma mort? Aussi quelle curée pour la phrénologie, quel vaste champ de conjectures! que dis-je? la phrénologie n’en est déjà plus aux conjectures, elle s’appuie sur des données certaines; elle est enfin aussi avancée dans sa marche que la pathologie du choléra.
Mon crâne à la main, je ne doute pas que ses illustres professeurs ne te donnent les
détails les plus minutieux et les plus exacts sur mes goûts, mes passions et même sur les aventures de ma vie… dont ils auront eu connaissance auparavant. Malheureusement, la science n’est pas infaillible, les phrénologues comme les autres sont sujets à des bévues et à des confusions : témoin le fait suivant qui est assez plaisant pour trouver place ici. On se souvient encore du procès de Lemoine, assassin de la domestique de madame Dupuytren, et de Gilart, accusé de complicité avec lui. Ce dernier faisait à grand-peine des vers sans mesure ni raison; il avait même, je crois, rimé sa défense. Lemoine, excellent cuisinier de son état, avait une haute portée d’esprit; mais son éducation avait été négligée, et il n’avait jamais essayé de faire un seul vers de sa vie; moi, qui l’ai connu très particulièrement, je puis assurer qu’il en faisait même peu de cas. Il fut condamné à mort et exécuté. Les phrénologues se livrèrent à des observations profondes sur son organisation; mais leur mémoire, peu fidèle sur certains renseignements donnés, confondit Lemoine avec Gilart, dont, fort heureusement pour lui, ils n’avaient pas eu le crâne à leur disposition; et je les ai entendus, moi, en séance publique, affirmer qu’il résultait des découvertes obtenues sur le crâne de Lemoine qu’il devait avoir une forte inclination pour la poésie, découverte confirmée du reste, disaient-ils, par ses occupations poétiques pendant sa détention. Lemoine poète! Après un résultat aussi satisfaisant, qui pourra m’assurer qu’on ne découvrira pas en moi la bosse de la chimie culinaire et du pudding à la chipolata? [… ]
Première préface des Mémoires de Pierre-François Lacenaire
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> Demartini Anne-Emmanuelle, " L'infamie comme œuvre " L'autobiographie du criminel Pierre-François Lacenaire, Sociétés & Représentations, 2002/1 n° 13, p. 121-136. DOI : 10.3917/sr.013.0121
> Anne-Emmanuelle Demartini, L’affaire Lacenaire, Paris, Aubier, « Collection historique », 2001, 430 p., ISBN 2-70-072297-3. - Jean-Claude Farcy - Crime, histoire & société - revues.org
> " Pierre-François Lacenaire (1803-1836) : défaire ce monde, déjà " par Lémi - Article 11

15:08 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lacenaire, mémoires, phrénologie, ozias leduc



